Iran : le rideau tombe

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article paru dans le journal Libération du 3 juillet 2009

par Hassan Makaremi, psychanalyste, chargé de mission à la Sorbonne, trésorier de la ligue de défense des droits de l'homme.

TRIBUNE

Les élections du 12 juin ont levé le rideau sur un coup d’État en mouvement. Il y a quatre ans, l’élection de Mahmoud Ahmadinejad a ouvert la voie vers la concentration de tous les leviers du pouvoir en Iran. Le Guide suprême, Ali Khamenei, avait déjà entre ses mains l’appareil sécuritaire, l’ensemble des forces armées et des milices, le pouvoir juridique et l’ensemble des médias, dont il nomme directement les dirigeants. Enfin, il a un pouvoir de filtrage des députés et des organes électifs : toutes les candidatures à des mandats d’élus sont obligatoirement validées par le Conseil des gardiens et les membres de ce dernier sont choisis par le Guide.
En 2005, le président élu Ahmadinejad est venu couronner la pyramide des réseaux d’anciens Pasdaran (armée idéologique) et de Basidji (milice), issus de la guerre contre l’Irak, comme une armée déjà bien installée qui cherchait une tête exécutive. Pendant ces quatre ans, le Guide suprême et le pouvoir présidentiel qui lui est désormais dévoué parachèvent ce qu’on peut sans conteste appeler un coup d’Etat, en procédant par étapes.

D’une part, le Conseil des gardiens a vidé le Parlement des voix protestataires, avec la non-validation d’une large majorité des candidatures réformistes lors des élections législatives de 2008. D’autre part, le Président a nommé des Pasdaran à la tête des ministères, des préfectures et de la quasi-totalité des organisations importantes dans le pays, et leur a attribué les grands projets de construction.

Cette consolidation passe également par une réorganisation institutionnelle qui cherche à unifier le système d’éducation (grâce au programme de jumelage de chaque école avec une mosquée) et à mettre en place un maillage social par l’intermédiaire de nouvelles ONG. Elle cherche aussi à rationaliser le contrôle de l’économie par les organismes para-gouvernementaux (comme la fondation des blessés de guerre, les fondations qui gèrent les biens légués aux lieux saints, etc.), dont le budget total - très impressionnant même s’il est impossible à évaluer - est directement contrôlé par le Guide suprême. Quant à l’avenir à plus long terme, il se prépare en éduquant les combattants idéologiques et, finalement, en cassant le concept d'État-nation pour unifier la base chiite dans la région dans une perspective hégémoniste dans le monde musulman.

Ce dispositif est mis en place à partir de 1979 par l’union entre une partie minoritaire du clergé chiite, imposant sa thèse de la «suprématie du guide religieux», et une base sociale issue de la culture rurale et orale qui vit dans les villages libérés de l’influence des grands propriétaires terriens depuis les réformes agraires de 1962 et dans les quartiers défavorisés issus de l’exode rural.

Dès 1979, un coup d’État «rampant», se met en place par étapes successives. Le 5 novembre 1979, le Premier ministre intérimaire Bazargan, nommé par Khomeiny, est écarté du pouvoir à l’issue de la prise d’otages de l’ambassade des États-Unis. En 1981, le premier président de la République élu, Bani Sadr, est destitué et tous les partis d’opposition sont déclarés illégaux. Entre 1980 et 1983, le clergé chiite modéré et ses grands théologiens, comme Shariatmadari, sont neutralisés, les minorités religieuses non chiites et les minorités ethniques réprimées. En 1988, dans le climat d’une guerre meurtrière avec l’Irak qui vient de prendre fin, un massacre massif des prisonniers politiques et d’opinion, directement commandée par Khomeiny, installe la terreur (en 2008, Amnesty International a recensé plus de 5 000 prisonniers politiques exécutés en quelques mois en 1988). La même année, l’héritier officiel de Khomeiny, Montazeri, est écarté du pouvoir, sous le prétexte de ses protestations contre les exécutions massives, au profit d’Ali Khamenei. La nomination de Khamenei comme Guide suprême après le décès de Khomeiny, alors même qu’il n’a pas les qualifications requises pour aspirer à la fonction, est le premier signe visible d’un coup d’État rampant contre la République islamique elle-même.

Une des complexités du régime est en effet que, malgré le processus violent de prise de pouvoir par Khomeiny et son héritier, et malgré le déséquilibre institutionnel en faveur du Guide suprême, le principe de la souveraineté populaire et la participation réelle du peuple dans le choix du Président (parmi les candidats validés par le système) restent un espace politique «inviolable», héritages de la révolution de 1979, mais que nous pouvons faire remonter plus loin, à la mutation culturelle de la révolution constitutionnelle de 1906. C’est cet enjeu républicain qui est derrière l’élection de Khatami en 1997 et 2001.

Or, à partir du 13 juin 2009, celui qui prit les commandes de ce coup d’Etat et en devint le chef d’orchestre en a ôté le voile. Khamenei a ainsi commis deux erreurs. D’abord, il a validé le résultat des élections avant le Conseil des gardiens de la Constitution (nommé par lui). Ensuite, il a écarté les demandes de vérification des résultats des votes et les moyens légaux de leur contestation. Ce faisant, il a perdu sa légitimité en tant que garant et organisateur de cette campagne de vote - et a ébranlé la légitimité de sa fonction de Guide.

Cette mise à nu du régime entraîne de nombreuses questions. Jusqu’où la population iranienne non liée au dispositif de pouvoir actuel est-elle prête à aller pour résister et ne pas revivre les quatre dernières années de cauchemar ? Comment et jusqu’où les dirigeants du mouvement protestataire, qui pour la plupart n’ont pas les mains très propres, sont-ils prêts à accompagner la contestation et à l’approfondir ? Jusqu’à quand les acteurs du bazar et le clergé lié au bazar, acteurs socio-économiques essentiels dans l’histoire politique iranienne, garderont-ils leur neutralité, eux qui n’ont pas donné suite à l’invitation de Khamenei de faire la fête suite à la réélection d’Ahmadinejad ? Enfin, comment la communauté internationale et les pays de la région jouent-ils leur rôle, sans interférer dans les affaires du pays, en protestant concrètement contre le non-respect des droits de l’homme et en isolant les représentants actuels de l’État ? C’est un moment historique et rien n’est joué d’avance. La vision des leaders du mouvement actuel est en train de mûrir et le peuple iranien a un rôle crucial. Un regard historique et anthropologique, qui analyse la situation en connaissance des vrais enjeux pour ce peuple issu d’une grande culture, doté d’atouts très importants et qui peut jouer un rôle décisif dans l’avenir de la région et du monde, est indispensable. L’histoire nous montrera le degré de cette maturité.

Hassan MAKAREMI psychanalyste, chargé de mission à la Sorbonne, trésorier de la Ligue défense des droits de l'homme

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