Topologie des lieux saints: article publié in Célibataire revue psychanalytique Paris

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L’effet du temps parallèle dans l’architecture des lieux saints chi’ites en Iran

Notre étude concerne l’ensemble des lieux saints chi’ites iraniens et plus particulièrement l’architecture de ces lieux telle qu’elle est choisie à partir du quinzième siècle de notre ère, époque où la religion chi’ite est devenue religion officielle. En effet, ces sites situés dans des localités qui n’ont pas la même influence historique, politique et économique ont tous une structure de base identique.

Les lieux religieux en Islam chi’ite et sunnite sont de différents ordres :

  • La Mecque : lieu saint par excellence, la maison de Dieu, direction de la prière
  • quotidienne,
  • Les bâtiments liés à la vie du prophète et sa mosquée,
  • Les tombes du prophète et de ses proches,
  • Les écoles coraniques,
  • Les lieux de prières et les lieux utilisés à des moments précis de l’année pour des cérémonies religieuses,
  • La structure des tombes identifiées des imams chi’ites et de leur descendance telle que les pratiquants chi’ites la conçoivent,
  • Ces tombes se situent principalement en Iran, en Iraq et en Syrie.

Pour plus de commodité, le terme « lieux saints » sera utilisé dans cette étude. L’objet de celle-ci porte sur la dernière catégorie et ses liens avec la culture persanne.

Dans l’Iran sunnite (jusqu’au 15ème siècle), ces lieux saints n’avaient pas de conception particulière. Lorsque le Chi’isme devient la religion officielle en Iran, les tombes des imams et de leurs descendants deviennent des mausolées ayant une structure architecturale définie.

Il faut dissocier les onze imams morts du douzième imam (« imam caché », "maître du temps ») qui est considéré comme vivant. La notion d’imam caché fait un pont entre la notion mythologique de « temps parallèle » et la possibilité, pour un être humain, de vivre des centaines d’années. Les saints, morts ou vivants, sont dans un monde qui n’est ni notre monde charnel actuel, ni le monde « autre » (divinités). D’après la croyance chi’ite, il s’agit d’un monde où les habitants jouent un rôle d’intermédiaires entre les deux mondes. La présence de ce temps (ou monde, ou climat), dans la mythologie et la culture persane est ancienne (cf. Henry Corbin : corps spirituel et terre céleste ).

L’influence de l’islam, au 8ème siècle ap. J.C., entraîna la disparition des anciennes religions, mais cette troisième surface, ce « mondus imaginalis » demeura : il abrite les saints (descendance de la fille du prophète et de son cousin, premier imam, non reconnus en tant que tels par les sunnites). Les saints sont symbolisés comme les différents archanges de la mythologie persanne ; ils occupent une place particulière dans la culture chi’ite-persanne.

Or, dans les lieux saints, les fidèles chi’ites trouvent conjointement la présence de ce « temps autre » plus ancien et celle d’un lien avec le Prophète à travers la descendance de sa fille unique, Fatima. Henry Corbin pense que Fatima représente, dans une certaine mesure, la terre céleste (l’archange de la terre pour les iraniens d’avant l’islam).

Notre regard sur la question de la topologie des lieux saints est fondé sur ces principes : comparaison d’un sujet avec un tore, en s’intéressant particulièrement aux aspects intérieur et extérieur d’une part, au rôle du temps parallèle dans la culture persane d’autre part.

Le tore

D’après la représentation topologique de Jacques Lacan, un sujet est constitué comme un tore. Le corps du sujet est le corps du tore, l’intérieur du tore est comme l’âme du sujet et l’extérieur du sujet est le monde extérieur (Figure 1).

Figure 1: le Tore

 

Si l’on fait un trou sur le corps du tore et que l’on entre notre main à l’intérieur, on parvient à faire sortir le corps (selon Lacan : retournement du tore). On obtiendra encore un tore, mais ce qui était à l’intérieur se trouvera à l’extérieur et vice-versa (Figure 2).

Figure 2: retournement du tore.

En effet, pour mieux exprimer notre démonstration du retournement du tore, on peut imaginer, par métaphore bien entendu, que le tore central fait une base pour que chaque tore –sujet se lie à lui. Cela nous permet de voir qu’après le retournement du tore de base, l’ensemble des autres tores se trouvent à l’intérieur (Figures 3a et 3b). La différence du retournement du tore de base avec celui d’une sphère se manifeste dans ce détail. Le retournement d’une sphère ne

permet ni des liens entre des sujets et la base, ni cette manifestation interne-externe (cf.. J. Lacan : Séminaire « le moment de conclure, », les leçons du 14 et 21 Mars 1978).

Figure 3a: avant retournement

Figure 3b: après retournement

Le rôle du temps parallèle

Les éléments de base sont : le moi céleste, la terre céleste, le huitième climat, le temps parallèle et les trois modalités de perception : conceptuelle, sensuelle et « mondus imaginalis ». Henry Corbin a fort bien saisi et retranscrit ces notions :

- « Rencontrer la terre », non point comme un ensemble de faits physiques, mais dans la personne de son Ange : c’est là un événement essentiellement psychique qui ne peut avoir lieu ni dans le monde de concepts abstraits impersonnels, ni sur le plan des simples données sensibles. Il faut que la Terre soit perçue non point par le sens, mais par une image primordiale ; parce que cette image porte les traits d’une figure personnelle, elle s’avérera être un symbole de la propre image de soi-même que l’âme porte en son fond intime ».

- « L’orientation dans le temps : les différentes manières dont l’homme approuve sa présence sur terre, la continuité de cette présence dans quelque chose comme une histoire et la question de savoir si celle-ci a un sens … Or, un des leitmotiv de la littérature du soufisme iranien, c’est la quête de l’Orient … d’un Orient dont nous comprenons d’emblée qu’il n’est ni situé, ni situable sur nos cartes géographiques. Cet Orient n’est compris dans aucun des sept climats (les keshnar) … « il est en fait le huitième climat : Cet Orient mystique suprasensible, lieu de l’origine et du retour, objet de la quête éternelle, est au pôle céleste ».

« L’orientation est un phénomène primaire de notre présence dans ce monde. Le propre d’un être humain est de spatialiser un monde autour de lui et ce phénomène implique une certaine relation de l’homme avec son environnement, cette relation étant déterminée par le mode même de sa présence dans le monde. Les quatre points cardinaux, Est, Ouest, Nord et Sud ne sont pas des choses que rencontre cette présence humaine, mais des directions qui en expriment le sens, son acclimatation à son monde, sa familiarité avec lui. Avoir ce sens, c’est s’orienter dans le monde. Les lignes idéales d’Orient en Occident, du septentrion au midi, forment un réseau d’évidences spatiales à priori, sans lesquelles il n’y aurait d’orientation ni géographique ni anthropologique … ».

- « Quel que soit le nom qu’on leur donne, les événements qui déterminent la relation avec le guide personnel invisible, ne tombent pas dans le temps physique quantitatif ; ils ne sont pas mesurables par les unités de temps de la chronologie, homogènes et uniformes, réglées par les mouvements dés astres ; ils s’accomplissent dans un temps certes, mais un temps qui leur est propre, ce temps psychique discontinu, qualitatif pur, dont les moments ne peuvent s’évaluer que selon leur propre mesure, une mesure qui varie chaque fois avec leur intensité même. Et cette intensité mesure un temps où le passé reste présent à l’avenir, où l’avenir est déjà présent au passé, de même que les notes d’une phrase musicale, énoncées successivement, n’en persistent pas moins toutes ensemble au présent pour constituer précisément cette phrase ».

La synthèse de ces différentes notions peut s’exprimer ainsi :

- d’après la croyance des perses, notre vie dans ce temps est accompagnée par une autre vie, la vie de notre âme qui vit parallèlement dans un autre monde (la terre céleste), dans un « temps parallèle ».

- la présence de ce temps parallèle et nos relations avec cet « autre monde » dans la culture et la vie quotidienne avant l’islam, se manifestent soit par l’apparition des différentes écoles ésotériques en Iran, soit par l’ensemble des croyances et traditions qui existent dans la foi chi’ite iranienne.

La croyance Chi'ite

Deux principes fondamentaux différencient le Chi’isme des autres tendances islamiques :

- la croyance en la justice de Dieu :

- la présence des douze Imams : le premier, cousin et gendre du Prophète, ses deux fils et ses neuf petits fils. Le douzième Imam, fils « caché » par son père (le onzième Imam) n’est pas mort : il vit « caché » parmi les chi’ites mais il est absent de leur vision et ce depuis le 9ème siècle ap J.C. Cet Imam n’a pas eu de descendance.

Les Saints (les douze Imams et leurs enfants) sont omniprésents dans la vie quotidienne des fidèles. Parfois les croyants font un don pour que les saints interviennent directement auprès de Dieu. Ils sollicitent leur aide morale et physique, ils demandent la réalisation de miracles ou d’événements hors du commun. Ils jurent sur les saints et les prennent à témoins.

L'architecture des lieux saints en Iran

A pour base une coupole et deux minarets (Figure 4):

Figure 4: lieu saint en Iran

 

- Il existe des bâtiments annexes réservés aux prières, au repos des pèlerins, ainsi qu’aux écoles, aux bibliothèques, aux dortoirs des étudiants et aux musées.

- Si on regarde de l’extérieur la coupole en faïence, la couleur bleue domine. La légende raconte que les artistes du 16ème siècle avaient créé 200 tonalités de bleus. Cependant, à titre exceptionnel, des coupoles de mausolées récents ont été recouvertes d’or : il s’agit de ceux des imams les plus respectés.

Figure 5: plan d'une tombe

-Le cercle d’azur est une image poétique qui compare le ciel avec une coupe de vin couleur d’azur, ce qui en même temps ressemble à une coupole inversée.

-A l’intérieur, les murs sont recouverts de morceaux de miroir et par l’effet d’une lumière centrale, la luminosité est particulièrement remarquable.

-La décoration intérieure et extérieure est constituée de faïence, de calligraphies des versets du Coran, de prières, de noms de Saints. Il n’y a ni dessins, ni photographies, ni statues.

-La tombe du Saint, protégée par des cubes et des grilles, se situe au milieu du grand hall (Figure 6).

Figure 6: la tombe du saint

Voici quelques éléments de base qui montrent l’essentiel des relations entre fidèles et lieux saints :

  • entrée et sortie : pour entrer, ils se déchaussent, ils gardent toujours le visage en direction de la tombe ; pour sortir, ils reculent et embrassent les différentes portes d’entrées ainsi que les quatre côtés de la tombe.
  • il existe des prières propres à chaque lieu qui, à priori, dépendent de l’histoire du saint, des légendes concernant des caractéristiques de son père ou de ses pouvoirs.
  • certains jours de la semaine, ou certaines heures dans la journée, sont consacrés à la visite de chaque lieu saint.
  • les visiteurs donnent leurs bijoux, ou directement de l’argent, qu’ils lancent dans la tombe
  • il existe une croyance et une forte demande pour résoudre les problèmes qui ont besoin de forces extérieures et d’interventions particulières, comme les maladies graves ou la résolution des problèmes familiaux.
  • Les fidèles vont jusqu’à protester et même boycotter le saint si leur demande n’est pas satisfaire ou pire, si le même type de demande est accepté pour d’autres.
  • Si leurs demandes sont satisfaites, les fidèles offrent encore de l’argent ou des bijoux.
  • Les saints sont présents dans les rêves des fidèles : ils les conseillent, les consolent, leur donnent des leçons de morale, des solutions à leurs problèmes ou les préviennent des événements importants.
  • Les saints sont le centre des serments : ils sont pris en tant que témoins pour toutes sortes de jurements.
  • Dans la vie quotidienne, pour faire des efforts psychiques et physiques particuliers, les fidèles font sans cesse appel aux saints. Pour les efforts physiques notamment, ils appellent le gendre du prophète, homme fort de toutes les batailles saintes et demandent aussi de la patience au troisième Imam, symbole de paix.
  • Certains lieux saints sont en même temps des lieux de méditation.

En conclusion

Les saints, morts ou vivants (le douzième Imam caché), vivent dans un « temps parallèle » : ils entendent les fidèles, les voient et s’ils le souhaitent, peuvent les aider. Ils savent tout, sont capables de tout faire, sont présents partout. Ils sont maîtres du temps.

Les fidèles les traitent avec beaucoup de respect, comme s’ils étaient vivants. Souvent, les titres de sultan, roi, roi des rois, haute majesté, ont été utilisés pour eux. Ils les situent entre la vie charnelle et l’éternité, comme s’ils avaient des relations avec les deux côtés.

La hiérarchie est absente des lieux saints, femmes, hommes, enfants, riches et pauvres sont traités de la même manière, car le lieu saint est comme un intérieur collectif hors du temps, différent des autres lieux, intermédiaire avec l’éternité accessible à tout le monde.

L’amour et le bien-être étant liés à l’ouverture du territoire de l’inconscient, le lieu saint est aussi comme un territoire collectif : le tore donne donc la possibilité d’ouvrir dans ce « temps parallèle » un état de bien-être, symbole d’unité collective (Figures 7 et 8)

Figure 7:

Figure 8:

Ainsi, le lieu saint fonctionne comme un retournement du tore collectif : le bleu intérieur, celui du ciel dans la vie quotidienne, est à l’extérieur ; la faïence bleue de la coupole et la lumière extérieure du soleil reflétée par les miroirs, se trouvent à l’intérieur.

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